45.859157 N 6.798293 E - Mont Blanc, France

Hillary Gerardi : la femme la plus rapide sur le mont Blanc

Alpinisme

Sunrise on Mont Blanc. Photography by: Seb Montaz Rosset

Quiconque est déjà allé à Chamonix sait qu’entre les chalets typiques, les cascades et les petits villages il n’y a qu’une montagne qui domine vraiment le paysage : le mont Blanc. Du haut de ses 4808 mètres, la plus haute montagne d'Europe attire les curieux et les aventuriers depuis des siècles. Tous sont aimantés par un sommet qui, aujourd'hui encore, représente un formidable défi pour celles et ceux qui tentent de le gravir.

"Je vis dans la vallée de Chamonix", explique Hillary Gerardi, qui a récemment établi le FKT féminin (Fastest Known Time, c’est-à-dire le temps connu le plus rapide) sur ce sommet. "Le mont Blanc est au-dessus de moi et je le regarde tout le temps. C'est le FKT de référence ici. Il y a des tonnes de courses autour de Chamonix, mais c'est bien ce sommet qui compte pour de nombreuses raisons, avec un FKT vraiment solide".

La quête des FKT s'est structurée au début des années 2000 avec le lancement de fastestknowntime.com. Comme les segments Strava, les FKT sont des enregistrements des coureurs, cyclistes ou randonneurs les plus rapides sur des itinéraires de longue distance. Dans le cas du mont Blanc, l'itinéraire FKT "traditionnel" commence à l'église de Chamonix, suit le tunnel du Mont Blanc à travers les Grands Mulets jusqu'au sommet, avant de redescendre par le même chemin. D'une longueur de 32 km, l’itinéraire permet de franchir 3877 mètres verticaux.

Bien que les FKT fassent partie de l’aventure depuis des années, leur importance dans la communauté outdoor a explosé pendant le COVID. "2020 a été une année fabuleuse pour moi, car toutes les courses ont été annulées, ce qui m'a permis de retourner dans les montagnes. J'ai gravi le mont Blanc avec Mimmi Kotka, qui m'a dit : "tu as l'air très à l’aise sur ce terrain. As-tu déjà pensé au record ?” C'est ce qui a fait germer la graine".

(G) Hillary Gerardi avant sa tentative sur le mont Blanc. Photographie de Davina Montaz-Rosset. (D) En route vers le sommet. Photographie de Seb Montaz-Rosset.

Toutefois, ce projet a été mis en suspens en raison des hivers doux qui se sont succédés dans les Alpes et qui ont empêché Hillary Gerardi d'effectuer sa tentative. "En 2021 et 2022, il était évident que je n’aurais pas les conditions de neige nécessaires pour combler les crevasses et traverser La Jonction. Ce n'est pas qu’on ne peut pas traverser La Jonction, c'est qu’on ne peut pas le faire rapidement et en toute sécurité. En mars, c’est là qu’on sait si on peut le tenter ou non. Ces deux dernières années, je savais donc que ça n’allait pas être possible.

En 2023, cependant, les conditions étaient différentes. Hillary Gerardi, qui a grandi dans le Vermont mais vit aujourd'hui en France, a pu faire appel à un réseau d'experts locaux, dont son mari Brad, écologiste et guide de montagne qualifié. Après avoir examiné les conditions météorologiques et d'enneigement, elle a décidé que le 17 juin 2023 serait le jour de la tentative.

"J'ai abordé la question en me disant qu'il y avait une fenêtre pour faire une tentative, mais que je ne savais pas si cela marcherait et que je devrais peut-être recommencer plus tard dans la saison, ce qui n'était pas grave en soi. J'y suis allée en me disant que les conditions ne seraient peut-être pas bonnes, mais qu'au moins j'apprendrais beaucoup et que je serais mieux préparée pour la suite."

Il s'est avéré que les conditions étaient bonnes ce jour-là.

"En fait, j'ai plutôt bien dormi la nuit précédente, de 21 heures à minuit et demi. Je suis allée à l'église de Chamonix et j'ai décollé à deux heures du matin.”

Il était 2 heures du matin, un vendredi soir, les gens sortaient des bars pendant que je courais à fond dans la ville. Je me suis dit que ma journée allait être très différente de la leur.

"J’ai commencé en mode trail dans la forêt, façon rando rapide. Après 1 000 m, j'ai mis mon casque, un coupe-vent et des tonnes d'autres couches. C’était toujours une rando rapide, sauf que j’utilisais des micro-pointes, puis des crampons en acier et enfin des cordes. Tout cela dans l'obscurité.

"Après La Jonction, j'ai pris l'arête nord parce qu'elle n'est pas exposée aux chutes de séracs, mais c'est une pente assez raide. J'ai eu des conditions fantastiques, mais je me trouvais en pleine zone alpine et je pouvais voir des séracs géants [ndr : les séracs sont des blocs et des colonnes de glace glaciaire, généralement formés par des crevasses].

"Je travaillais très dur, mais j'appréciais aussi ce qui se passait autour de moi.”

"J'ai atteint la crête et il y avait beaucoup de vent. Mon mari guidait un client et je les ai croisés à la montée et à la descente. À ce moment-là, j'étais toute seule et cela m'a fait du bien de le voir, même si nous devions crier parce que le vent soufflait très fort.”

"Ensuite, dans la descente, c'est là que j'ai le moins apprécié ce qui m'entourait, parce qu'il fallait être très concentrée. Surtout sur la crête, j'étais en mode cow-boy et je me disais “ne t’emmêle pas les crampons”. J'ai couru dans la neige et elle était très dure. C'était comme courir sur un trottoir en descente, jusqu'à ce que je revienne sur le sentier où j'ai changé de chaussures.

"Mon amie Meg Mackenzie se trouvait à 1 400 m d'altitude avec une paire de chaussures de running. Je suis donc descendue de la neige, j'ai enlevé mes micro-pointes et je me suis dit : “Maintenant, on repasse en mode sentier”. Elle avait apporté un sac poubelle, j'y ai jeté mon sac à dos, j'ai enlevé mes chaussures et mon pantalon, j'ai tout mis dans ce sac que nous avons caché sous un rocher, puis nous sommes redescendues en courant.

Quand je suis arrivée en bas, sur la route, et qu'il restait 2 km à parcourir, Meg m'a dit : "C'est le moment de vider le réservoir". C'est comme à la fin d’une course, lorsque vous savez que vous êtes presque arrivée et que vous vous dites : “maintenant, ça ne sert plus à rien d’en garder en réserve.” L’épuisement physique était là et je ne m'attendais pas à ce que beaucoup de gens viennent à l'église, mais il y avait tout ce monde et j’ai ressenti une vague de joie. Je me suis dit “la vache, j’ai vraiment fait le maximum !”

Hillary Gerardi a parcouru les 32,6 km aller-retour entre Chamonix et le sommet du mont Blanc en 7 heures, 25 minutes et 28 secondes. C'est près de 30 minutes de moins que le précédent record féminin établi par Emelie Forsberg en 2021 (07:53:12) et c'est un record qui, compte tenu de l'évolution des conditions en montagne, risque d'être de plus en plus difficile à battre.

"Avant, c'était toujours possible. On se demandait simplement si c'était faisable. Maintenant, il y aura des choses [comme les FKT] qui ne seront même plus envisageables.” explique Hillary Gerardi. “Je commence à penser qu'il ne sera peut-être plus possible de tenter ce record, et que certains de ces records ne seront jamais battus, car le changement climatique fera en sorte qu'ils ne pourront plus être défiés.”

Il reste à voir si la combinaison des aléas montagnards et du climat "permettra" à quelqu'un de défier le FKT d’Hillary Gerardi. Cependant, une chose est sûre : si quelqu'un a une chance d'améliorer son temps, il faudra que de nombreuses planètes s'alignent.

"Il y a beaucoup de gens qui veulent passer du trail à des courses d’altitude", conclut Hillary Gerardi. "En trail, nous pouvons nous concentrer sur les choses que nous pouvons contrôler, comme la nutrition, la condition physique, la connaissance de l'itinéraire, l'équipement, etc. Mais si vous voulez aller en montagne, vous devez accepter qu'il y ait beaucoup de choses sur lesquelles vous n'avez aucun contrôle. Pourtant, vous n’avez pas d’autre choix que de l’accepter.”